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Malawi - Nkhata Bay

de Ali, le 19-02-2005
Le prix du sang

Devenir orphelin est déjà un grand signe de malchance. Dans mon cas, j'ai dû m'attirer toute la malchance de l'orphelinat.
"Née de parents inconnus". Voila ce que que révélait ma fiche lorsque je m'étais introduite dans le bureau du directeur.
"Inconnus mais sûrement pas bien costauds!!", la blague préférée des grands une fois mon dos tourné, il semble qu’eux aussi avaient forcé le casier des fiches. Ils pensaient que je ne les entendais pas mais j'entendais tout.
Je n’étais en effet pas bien grande, à cinq ans, on m'en aurait donné trois, à dix, mes pieds touchaient à peine le sol une fois assise en classe.
A treize ans, j'arrivais à un âge la nature entraîne les petites filles sur un chemin qui les change à jamais.
J'ai en effet changé!
Une nuit, une sensation humide au niveau de l'oreiller me réveilla, j'avais le visage trempé, poisseux. Je me suis levée en évitant de réveiller les autres sous peine des réprimandes et insultes habituelles. Une fois dans la salle de bain, j'ai découvert ma chemise de nuit rouge, rouge de sang. Un miroir donna la source du problème : mon nez saignait abondamment.
J'essayais de stopper le saignement à l'aide de mouchoirs mais ces derniers tournaient vite au rouge à leur tour sans pour autant diminuer le flux.
Je réveillais alors la surveillante de garde, sûre que la situation meritait l’eventuelle correction pour l'avoir tirée du lit. La panique montait de plus en plus en moi, en meme temps que lele saignement, de plus en plus fort.
On alla chercher un médecin, celui-ci ne put que constater un fait maintenant acquis : mon nez saignait et impossible de l' arrêter.
Une fois arrivés à l'hôpital du comté, d'autres médecins appliquèrent des tampons dans mes narines mais, après quelques secondes, ils devenaient inutiles, aussi trempés que ma chemise de nuit.
Suivirent alors des prises de sang pour analyses, je ne réalisais alors pas l'ironie du geste. Les résultats ne donnèrent rien, j’en perdais une enorme quantitée mais, paradoxalement, je ne montrais aucun signe d'anémie ou d'affaiblissement, juste le visage d'une petite fille de plus en plus en proie à la panique.
Ils déciderent de m'opérer pour cautériser les vaisseaux sanguins responsables de cet écoulement mais, dix minutes après l'opération, l´hemorragie reprenait de plus belle. Des experts de tout le pays vinrent a mon chevet, mon cas constituait une curiosité, des étudiants défilaient dans ma chambre, installée seule, coupée des autres malades.
Des tuyaux sortaient de mes narines pour recueillir le flux sanguin, les docteurs calculerent que plus de vingt litres par jour sortaient de mon nez et pourtant je ne mourrais pas!
Comme si le malheur engendrait le malheur, un très gros accident de la route devait sceller mon sort. Plusieurs dizaines de blessés débarquèrent à l'hôpital, les poches de transfusions vinrent à manquer, alors quelqu'un pensa à utiliser les litres déversés par mon nez, il apparut vite que mon groupe etait compatible avec tous les autres. Malgré tout, mon cas restait inexplicable.
Après la distribution des repas, une infirmière me heurta violemment par mégarde avec le chariot de nourriture. J´hurlais au martyre, l’infirmière, d'abord impassible, cria à son tour en se relevant les couverts à la main. Mon saignement avait considérablement augmenté jusqu' à faire sauter les tuyaux de mes narines. Une fois la souffrance passée et mon calme retrouvé, l'écoulement reprit son débit normal. Les médecins eurent vent de cette histoire et comprirent qu'une vive douleur ou un stress intense augmentait l´hemorragie.
Mon calvaire a réellement commencé à partir de cet instant.
Les recherches sur mon cas étaient au point mort, les médecins désespéraient de saisir un jour le phénomène, une nouvelle voie d’étude se presentait à eux desormais. On essaya de constater comment, par des tests de douleurs ou des situations de stress, evoluait le saignement. Je me retrouvais enfermée dans le noir absolu pendant des heures ou ils "oublierent" de me nourrir pendant une journée entière, à chaque fois, mon nez saignait plus fort.
J'avais commencé à penser que mon nez saignerait toujours, cette fameuse nuit datait de plus d’un an, une eternite pour moi. J'ai toujours été une fille fataliste et ce depuis toute petite, la vie m'avait appris à ne pas chercher à s’expliquer pourquoi telle ou telle misère se presente mais à vivre avec. Mais là, je ne voyais pas pourquoi je subissais cela. "Au nom de la science" disaient les infirmières, d’un ton froid, sans meme me regarder et se voilant la face à coups de possibles progrès pour la médecine.
Puis, la guerre éclata. Je ne connaissait pas les détails mais un état voisin aurait attaqué le pays au nord. La loi martiale instaurée, l’hôpital tombait sous le contrôle de l'armée avec le début des premiers blessés.
Je devins un projet militaire spécial et transférée dans un autre étabilssement cent pour cent militaire celui-là.
La ligne de front avançait selon les soldats que j'entendais parler.
Je passais encore et encore tous les examens du monde mais ils ne donnaient rien, ces docteurs comme les autres n´expliquaient pas mon cas. Fatigués, ils décidèrent d'expérimenter les différentes supplices possibles afin de constater leurs effets sur mon nez. On utilisa des électrochocs, me brûla à divers endroits et de différentes manières, m'arracha des dents à vif. Chaque jour apportait son lot de souffrances.
L’armée imaginait en moi un moyen de gagner la guerre, mon sang servait déjà pour des soldats au front, le commandement voulait percer mon secret. La possibilité de contrôler les hémorragies et créer des sortes de supers soldats qui pourraient saigner sans pour autant être affaiblis devenait la clef du conflit.
Aucun de ces nouveaux traitements ne permit de comprendre quoi que ce soit, mon nez réagissait proportionnellement à la torture infligée, point.
Les médecins commençaient d'ailleurs à en avoir assez eux aussi, la lassitude transforma la recherche en jeu. Des paris étaient lancés sur quelle acte générerait le plus de litres.
Je voulais mourir.
Mon corps palpitait comme une énorme plaie qui saignait directement dans les deux tuyaux de mes narines.
Puis un matin, un silence inhabituel me servit de réveil, il n'y avait plus personne dans le service. Les heures passerent, enfin j'entendis des bruits de combats au loin, des cris et des coups de feu, puis plus rien. Un silence coupé seulement par les bruits des machines qui m’entouraient, elles continuaient à récolter le flux ecarlate comme depuis le début, mais pour qui donc ?
Je pensais finir là, seule. Enfin mourir, mais de faim cette fois, incapable du moindre mouvement depuis longtemps, les expériences sur les nerfs m'avaient rendu tétraplégique.
Au bout de plusieurs heures, un homme entra dans la pièce : un soldat, grand, couvert de terre et de sang, le sien ou celui d’autres malheureux ? Je me sentis proche de lui comme unis par une même couleur.
Il s'approcha du lit, ses yeux se posèrent sur moi, sur mes brûlures, mes jambes lacérées, les tuyaux qui coulaient le long de mon corps pour finir au nez. D'autres se seraient attardés longuement sur ce nez qui saignait et saignait, lui non. Il finit par me fixer droit dans les yeux. Pour la première fois de ma vie, quelqu'un me regardait sans pitié ou dégoût, juste un regard profondément désolé et humain.
Il se rapprocha encore, toucha les tuyaux du bout de ses doigts, sentant le flux qui pulsait au même rythme que mon cœur, ses yeux bruns s’imprégnerent d’une profondeur supplémentaire.
"Je pensais qu’ils mentaient!" dit-il.
J'essayais de parler mais, ma langue enflée et l’absence des dents essentielles à une bonne diction, m’en empechait. Il y avait longtemps que l'on me nourrissait par intraveineuse. Je parvins néanmoins à murmurer deux mots.
"Arrêtez ça"
Il hocha la tête en signe de compréhension, me souleva avec une infinie douceur, retira les tuyaux de mon nez, un flot coula alors sur nos deux chemises. Il m'assit sur un fauteuil, se mit face à moi, il pleurait. Il se pencha pour m'embrasser sur la joue. En se redressant je réalisa à ses lèvres humides que je pleurais aussi. Mes larmes devaient alors se mêler à mon sang, affluents de tristesse pour un fleuve de malheur.
Il passa derrière moi, murmura quelque chose tout bas que je ne saisis pas, j'entendis par contre le clic de son pistolet qu'il armait.
Je sentis alors le canon de l'arme sur ma nuque, un canon en acier froid et dur, comme un symbole des personnes que j’avais croisé jusque là. Un profond calme penetra en moi et, pour la première fois depuis des années, le flux de mon nez tarit.
J'allais intervenir mais la détonation me coupa juste avant.



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